
| Le parti de dépouillement - ou de sévérité, comme on voudra - adopté par le Maître doeuvre de lédification de la Collégiale de Mussy-sur-Seine pourrait amener à penser que lon fut peu soucieux, du moins dans les premières années de son existence, de la doter dun mobilier de prestige. Or, cest tout le contraire qui sest produit. Si lon fit peu appel aux sculpteurs, en effet, pour enrichir déléments décoratifs les murs eux-mêmes, on eut recours à eux quand il sest agi de peupler lédifice des " images " et des symboles que la foi du temps appelait et que lÉglise alors permettait. Bien des statues que les Musséens daujourdhui contemplent furent offertes à la dévotion de ceux du XIVe siècle grâce à un atelier d" imagiers " qui disposait à Mussy même de la pierre de qualité dont ils avaient besoin. Quels sont ces signes distinctifs ? On peut, en examinant une des Vierges à lEnfant de la Collégiale, celle qui est située au revers de la façade du croisillon sud du transept, en définir quelques uns : le visage est large, "joufflu" même, le cou fort, le menton arrondi, marqué dune fossette ; un voile court recouvre les cheveux qui débordent cependant en accolade sur le front bombé en deux mèches minces de part et dautre dune raie médiane. Sous le voile, les oreilles sont repliées vers lavant ; sur le voile une couronne, ici tronquée. La taille est marquée haut par une ceinture fronçant la robe au-dessus tandis quelle retombe en longs plis se cassant au contact du sol. Un manteau ouvert sur le devant recouvre ses épaules. Lenfant Jésus a " le crâne allongé " et les boucles de ses cheveux sont faites de petits losanges rangés en lignes parallèles. Ses pieds dépassent légèrement de la tunique. Ni la mère ni lenfant ne sourient ; leur physionomie exprime au contraire une sorte de tristesse et leurs regards ne se croisent pas. Enfin, loutil de limagier a laissé à la surface de la pierre de fines stries parallèles. On retrouve les mêmes signes sur la statue fixée à la face occidentale du pilier sud de lentrée du chur bien que les gestes et le vêtement soient différents. On les retrouve encore sur la Vierge de la déposition de croix dans la chapelle située à langle du transept et du bas-côté sud de la nef, dans un contexte là encore différent. Comme dautres lavaient fait avant lui , P. Quarré a rapproché cette statue du précurseur de celle qui se trouve dans la chapelle des fonds baptismaux de léglise de Mussy. Des différences dans lexpression du visage : lun farouche, lautre serein, ou dans le détail : lun montre lagneau de Dieu inscrit dans un carré, lautre dans un cercle, la rouelle, ne font ressortir que davantage les caractéristiques communes : même technique de sculpture du manteau, même façon de traiter barbe et chevelure, par longues mèches entrelacées, mêmes pommettes hautes, mêmes yeux légèrement bridés.
XVIe SIECLE : LECOLE CHAMPENOISE. Il est probable que la Guerre de Cent ans et son triste cortège dabominations de toutes sortes a ralenti, puis éteint lardeur créatrice des artistes de latelier, dans une région que la rivalité de la Champagne et de la Bourgogne rendait particulièrement vulnérable. Aussi bien faudra-t-il attendre la fin du conflit, puis le retour dune certaine prospérité pour que seigneurs, bourgeois et corporations se préoccupent à nouveau dembellir leur église. Lactivité de latelier semble malgré tout sêtre prolongée jusquau début du XVe siècle, mais cest seulement au début du siècle suivant que la collégiale inspire de nouveaux artistes. Il nest pas étonnant, dans le contexte historique de la guerre et de son issue, que Mussy subisse désormais linfluence de la capitale champenoise, derechef en plein essor artistique.Les uvres majeures créées à Mussy, le Christ de pitié et la Pieta du croisillon nord du transept, sont en effet très proches de celles que lon peut admirer à Troyes et dans sa région ; les visages se sont allongés, le vêtement est celui des champenoises de lépoque, élégant et sans excès dans le drapé, mais surtout, conséquence des durs moments de la période précédente et des souffrances endurées, limagier cherche à faire naître lémotion par limportance quil accorde à lexpression du visage et au choix du geste. Plus encore à Mussy quailleurs peut-être, reste de linfluence bourguignonne très vive aux siècles précédents (?), les marques de la douleur, quoique retenue, apparaissent : les larmes de la Vierge coulant sur son visage, un rictus sur celui du Christ, aussi bien dans le groupe de la Pieta que sur le Christ de pitié, particulièrement pathétique et comme revenu de tout. Des nombreuses uvres de ce type, figeant dans la pierre ou comme ici dans le bois, une scène des mystères alors en vogue un peu partout, il est le seul en Champagne qui lève ainsi ses paupières affichant, si lon peut dire, la profondeur de son désespoir. Sans doute existe-t-il au Louvre une tête de Christ levant ainsi les yeux, trahissant les mêmes sentiments extrêmes, mais précisément on présume quelle est luvre du même artiste ; ce qui paraît dautant plus vraisemblable que lon sait maintenant quelle provient de la collection dun amateur champenois, Julien Gréau . Ces deux chefs-duvre, la piéta et le Christ de pitié surtout, dune grande virtuosité dexécution, sont du début du siècle, plus exactement, en ce qui concerne le Christ, de 1509 . On ne sétonne donc pas des relents gothiques quils manifestent, comme toutes ces uvres champenoises classées par Koechlin et Marquet de Vasselot dans ce quils considèrent comme la première période de lécole troyenne .Mais léglise de Mussy possède également dautres statues du XVIe siècle, et notamment une Sainte Marie-Madeleine, dun extérieur très différent, dans la mesure où les éléments profanes lemportent désormais sur laspect religieux. La coquetterie perce sous un air faussement modeste, le vêtement, bourgeois, et la coiffure, sont recherchés. Cest pourquoi les deux auteurs précédemment cités classent cette statue dans une seconde période de lécole troyenne, dite " de transition " parce quelle se situe entre les influences gothiques et italiennes venues avec la Renaissance. Toutefois Francis Salet, dans larticle précédemment cité quil consacre à notre église avait déjà noté que la date de 1594 portée sur une corniche qui supporte la statue en faisait une uvre très avancée dans le siècle. Nicole Hany, dans une étude particulièrement documentée quelle consacre à la sculpture troyenne du XVIe siècle revient sur ce détail . Selon elle, " seuls les drapés sur le devant pourraient, à la rigueur, laisser entrevoir une date aussi tardive ". Nous nous rallions à son opinion avec dautant moins de réserve que les statues de la collégiale ont été maintes fois déplacées de leurs socles. Faut-il manifester le mêmes doutes quand il sagit de la date portée sur le socle qui supporte la statue de Sainte Geneviève, dans la chapelle voisine, 1574 ? Probablement, à en juger par une date différente que lon peut lire en dessous : 1552. Le moindre soin apporté à rendre les traits du visage, lampleur excessive donnée aux plis du vêtement, léquilibre général, donnent à penser quil sagit dune uvre de la dernière période de la classification de Koechlin et Vasselot. On nest plus loin à ce moment de ce que certains considèrent comme la décadence de lécole champenoise. LES UVRES MINEURES Léglise de Mussy est relativement riche de ces uvres dites " dart populaire ", regroupées pour la plupart dans les chapelles ajoutées au XVIe siècle. Linfluence de la Renaissance italienne sest exercée là comme ailleurs. Sagissant de cette production, nous citerons encore N. Hany qui écrit dans létude citée plus haut : " Cette période fut, et est toujours, dévalorisée par rapport aux deux précédentes. Or, il est toujours trop facile de nen retenir que les uvres médiocres. Certes, la naïveté, la maladresse des imagiers gothiques peuvent toujours présenter un certain charme. Le " grand style " demande du métier, une connaissance de lart antique, une maîtrise parfaite de certaines formes et cest là souvent où nos artistes échouèrent. Mais certains aussi exécutèrent de très beaux morceaux, quil faut regarder sans à priori et avec des yeux neufs ". Au rang des " échecs " dont parle lauteur, sans doute peut-on citer, pour ce qui est de notre église, une Vierge et un Saint Jean, dans la chapelle sud dite de la Nativité ; le " grand style " ici confine à lextravagance dans le drapé des vêtements tout au moins. On peut opposer à ce groupe les mêmes personnages du Calvaire situé au revers de la façade occidentale de léglise. Là, au contraire, la Vierge est une émouvante Mater dolorosa, vêtue avec une élégante simplicité, que fait dailleurs ressortir une restauration bien conduite. De même doit-on classer à part une statue dévêque, placée inopportunément à gauche de lEcce Homo, dans la chapelle Saint Edme, et qui retient lattention par un souci du détail poussé loin et une grande maîtrise dans le modelé du visage. On pense à un portrait. Ailleurs cependant, bien des personnages ont un " air de famille " qui pourrait faire penser sinon à une même main, du moins à un même atelier. Citons une Sainte Agathe martyrisée, une Sainte Libaire, une Sainte Marguerite, caractérisées par un modelé sommaire du visage, des yeux légèrement exorbités, un profil " grec " qui doit plus à là peu près quà limitation des Anciens, un déséquilibre du corps, porté à lexcès vers lavant, mais aussi par un vêtement plus simple, une relative recherche du pittoresque, un certain réalisme trahissant le milieu dans lequel évoluaient désormais artistes et commanditaires. Ces différents caractères, que lon retrouve peu ou prou dans dautres statues des mêmes chapelles : les éléments dune Crèche, un Saint Vincent, deux évêques, un Saint Jacques, le groupe de Saints Côme et Damien, un Ecce Homo, une Vierge aux raisins imitée probablement du chef duvre de Saint-Urbain confèrent à cette production de la fin du XVIe siècle, du XVIIe ou peut-être même du XVIIIe siècle un intérêt surtout documentaire doù lémotion, toutefois, nest pas absente. Cest la vie dun village et de ses habitants, leurs occupations quotidiennes, leurs joies, leurs peurs, leurs croyances souvent touchantes, quont sculptées dans la pierre et le bois ces " petits maîtres " de la fin du Moyen ge, abandonnant parfois, hélas, un art authentiquement naïf pour les faux grands airs de la Renaissance.
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| Image haute-résolution du Christ de pitié | ||||
| Image haute définition de la vierge |